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"Le blog de François Maurin" - 5 new articles
DANS DIX ANS, NE PAS ÊTRE CHARISMATIQUE SERA AUSSI PÉNALISANT QUE NE PAS SAVOIR LIRE !Depuis l'arrivée de l'IA, je répète la même chose à ceux que j'accompagne : face à la machine, il va falloir devenir plus humain que les humains. Entendre Lionel Naccache le formuler à sa manière dans l'émission CPolitique sur France 5 a quelque chose de réjouissant. Le célèbre neurologue propose de laisser les étudiants utiliser l'IA sans restriction, puis de tout faire reposer sur le face-à-face avec leurs professeurs, là où se révèle la personne que ce travail a construite. Tout ce que la machine peut produire cesse de compter. Il ne reste que ce qu'elle ne peut pas faire : être là, devant quelqu'un.La réaction de Clémentine Goldszal est fascinante. Sa crainte est immédiate : le débat glisserait vers le charisme, et ceux qui en sont dépourvus seraient pénalisés. Le charisme apparaît comme une loterie de naissance, et son absence comme une tare que certains devraient porter toute leur vie. C'est pourtant une compétence, et elle s'apprend. Je le vois depuis 2008 chez des ingénieurs, des directeurs financiers, des chercheurs convaincus de ne pas « avoir ça » et qui finissent par tenir une salle. Le regard, la voix, le silence, l'attention portée à celui qui écoute se travaillent comme n'importe quel autre savoir-faire. L'IA sait déjà presque tout. Ce qui reste à conquérir, c'est l'art de faire exister l'autre quand vous lui parlez. Ce que nous perdons en présence...En 2012, un smartphone tenait dans la poche et servait encore, la plupart du temps, à passer nos coups de fil. Le streaming musical commençait à peine à remplacer l'achat d'un album, YouTube n'avait pas encore de recommandation algorithmique dominante, et une lettre manuscrite, même rare, restait un objet qu'on attendait vraiment. Quatorze ans plus tard, l'IA générative rédige, compose, illustre et répond à la place de qui le lui demande, les réseaux sociaux ont cessé d'être un espace de partage pour devenir un flux ininterrompu, calibré pour retenir l'attention plus que pour la satisfaire, et le monde entier, ses images, ses réponses, ses musiques, tient dans une poche, accessible en une seconde. Ce basculement n'est pas seulement technologique. Il est sensoriel. Recevoir une lettre de l'être aimé, quand j'étais adolescent, supposait une attente, la reconnaissance immédiate de son écriture adorée sur l'enveloppe, attendre avant de l'ouvrir, attendre encore un peu, puis le silence et le calme pour la lire. Cette attente donnait à cette lettre toute sa valeur : le plaisir me venait autant de l'attente que du contenu. Aujourd'hui, un message arrive en une seconde et en appelle un autre presque aussitôt, la vitesse a remplacé l'attente, et avec elle une part du ressenti qu'elle produisait. Il en va de même pour la musique. L'enregistrer soi-même, en 2012, sur un quatre-pistes ou un ordinateur poussif, demandait du temps, des erreurs, une écoute patiente de ses propres imperfections. Ce processus lent créait un attachement particulier à l'album une fois fini. La production musicale assistée par IA promet aujourd'hui un résultat en quelques minutes, voire secondes, techniquement irréprochable et retire, avec la lenteur, une bonne part du sentiment et du plaisir de fabrication. Le point commun entre ces deux exemples n'est pas la nostalgie d'un monde plus simple. C'est la disparition progressive de la friction. Or la friction, celle du temps qui passe avant de recevoir, celle de l'effort qui précède la réussite, celle de ne pas avoir accès à tout, tout de suite, n'est pas une mauvaise chose. Elle est la matière même dont sont faits certains de nos ressentis les plus profonds. Vouloir supprimer cette friction au nom de la commodité n'appauvrit pas seulement notre patience : cela érode sournoisement la texture même de nos émotions. Rien de tout cela n'appelle un retour en arrière, ni un rejet des outils qui rendent tant de choses possibles aujourd'hui. Cela appelle une vigilance : celle de choisir, consciemment, où laisser un peu de lenteur survivre, pour que certains ressentis continuent d'exister. Lire des livres, écouter un album en entier dans son canapé, écrire une lettre avec un stylo-plume et du beau papier, marcher très lentement dans une rue inconnue et observer, planter un arbre... "Regarder la vie, tant qu'il y en a !" L'absence d'une guêpeIl y a eu des dizaines de dîners comme celui-là, l'été, sur cette même terrasse, dans la Drôme. Mon père vit aujourd'hui dans la maison de son père. Un jour, j'y vivrai à mon tour. Trois générations auront alors dîné sur la même terrasse, regardé les mêmes montagnes, entendu les mêmes cigales, vu tomber la même lumière sur les collines. La Drôme est mon pays natal, la Toscane française, comme j'aime le dire à ceux qui ne la connaissent pas. Ses champs de lavande et de blé, ses vignes, ses routes de pierre, les contreforts du Vercors, l'Ardèche au loin. Ces paysages ne me sont pas seulement familiers : ils sont ma famille. Ils vivent en moi. Ce soir-là, nous dînons avec ma femme, mon père et sa compagne. Un dîner comme il y en eut tant d'autres. Et puis l'un de nous le remarque. Il n'y a pas de guêpes. Pas une. Nous regardons autour de nous : pas d'insectes non plus. Soudain leur absence devient immense. Car les guêpes ont toujours été là. Elles font partie de mes souvenirs d'été aussi sûrement que les cigales, les melons et la chaleur des pierres après le coucher du soleil. Ces invitées encombrantes dont personne ne voulait vraiment, mais dont nous nous accommodions. Elles tournaient autour de la table dans cette danse erratique, presque ivre, inspectaient un morceau de jambon, une tranche de melon. Nous les chassions d'un revers de main. Elles revenaient. Nous pestions, nous riions. Quelqu'un finissait par sortir un piège ou une soucoupe. Elles faisaient partie du tableau, de l'été, de nos vies. Ce soir-là, elles manquaient à l'appel. C'est alors que m'est revenue une sensation précise, éprouvée autrefois en lisant certains romans de science-fiction, ces récits où l'humanité avait mal tourné, où quelque chose d'irréversible s'était produit avant même le début de l'histoire. Les personnages continuaient de vivre, de manger, d'aimer, mais le monde n'était plus tout à fait le monde. Les survivants se souvenaient d'un temps où les choses étaient différentes : une époque où certaines espèces existaient encore, où les saisons avaient un sens, où chacun pouvait boire l'eau d'une rivière, voir certaines étoiles, respirer dehors sans y penser. Enfant, j'adorais cette sensation : elle me faisait peur juste ce qu'il fallait. J'entrais pour quelques heures dans un monde devenu étranger, puis je refermais le livre, et je retrouvais le mien. Ce soir-là, sur la terrasse de mon grand-père devenue celle de mon père, je n'ai pas pu refermer le livre. Le mot allemand Unheimlich, que Freud a rendu célèbre, désigne précisément cette sensation : quelque chose de connu, quelque chose de familier, devient soudain inquiétant. Heim, c'est la maison, le chez-soi. Heimat, le pays natal, la terre à laquelle nous appartenons. Unheimlich, c'est lorsque le familier cesse de l'être tout à fait, lorsque quelque chose, au cœur même de ce qui devrait être chez nous, nous devient étranger. C'est exactement ce que j'ai ressenti. Tout était là : la maison, la terrasse, les collines, le repas, mon père, la lumière du soir. Pourtant, quelque chose manquait. Et, cette absence est devenue assourdissante. Une guêpe. Cela paraît dérisoire. Ça ne l'est pas. Nous imaginons volontiers les grands bouleversements comme des événements : une rupture visible, une date, un avant et un après, quelque chose d'assez bruyant pour nous permettre de nous lever et de dire : « Voilà. C'est arrivé. » Mais peut-être notre monde disparait-il autrement, par petites soustractions. Un insecte que nous ne voyons plus, un oiseau que nous n'entendons plus, une gelée qui ne vient plus, une rivière dont le niveau ne remonte plus, un été qui ressemble de moins en moins à ceux dont nous nous souvenons. Nous nous adaptons. C'est précisément cela qui m'effraie le plus. Nous sommes extraordinairement doués pour nous adapter. Chaque anomalie devient, en quelques années, la nouvelle normalité. Les enfants qui naissent aujourd'hui ne peuvent pas regretter ce qu'ils n'ont jamais connu : ils ignorent combien d'insectes venaient autrefois s'écraser sur un pare-brise après quelques centaines de kilomètres, ils ne se souviennent pas de nos repas assiégés par les guêpes. Nous, si. Nous sommes peut-être une génération étrange : assez vieille pour nous souvenir du monde d'avant, assez jeune pour assister à sa disparition. Je ne sais pas si les guêpes ont réellement disparu de cette terrasse. Peut-être reviendront-elles l'été prochain ? Peut-être leur absence n'était-elle qu'un hasard ? Bien sûr, je l'espère… Mais ce n'est déjà plus tout à fait la question. La vraie question est de savoir pourquoi leur absence m'a semblé si plausible. Pourquoi personne, autour de la table, n'a ri en disant : « Mais enfin, les guêpes ne disparaissent pas. » Nous avons simplement regardé autour de nous, et nous nous sommes demandé où elles étaient passées. Nous nous sommes tous demandé ce qu'il se passait qui paraissait nous dépasser. Comme face à l'imminence de la catastrophe. Face à l'inimaginable. Je sais désormais qu'un monde peut susurrer sa disparition, sans fracas, un simple soir d'été, sur une terrasse de la Drôme, pendant que quatre personnes terminent leur dîner. Il suffit parfois de l'absence d'une guêpe pour comprendre que quelque chose a changé. Je ne sais pas pour vous, mais cela me fait peur. Je choisis ce mot avec soin : je ne parle pas d'anxiété. Je parle de peur. Pourquoi je ne suis pas allé voir The Cure à Rock en SeineJ'aime The Cure. J'aurais aimé entendre en vrai des chansons que j'écoute depuis quarante ans. Pourtant je n'y suis pas allé. Parce que je me suis imaginé la scène : des milliers de personnes, des heures debout, Robert Smith haut de quelques centimètres au fond du champ, un écran géant pour mieux voir l'artiste que j'étais précisément venu voir en vrai. Cette question un peu terrible : qu'est-ce que je viens chercher ici que je ne trouverais pas mieux chez moi ? En 1985, j'ai vu Depeche Mode à Lyon, au premier rang. Quand Dave Gahan s'approchait, je recevais des gouttes de sa sueur sur les avant-bras. C'est un détail trivial, un peu dégoûtant même. Je ne me souviens ni de la qualité du son, ni de la moitié des morceaux. Mais, de ça, quarante ans plus tard, je m'en souviens. Il était là. J'étais là. Nous avons énormément amélioré les spectacles et peut-être détérioré les concerts. Les lumières sont extraordinaires, les arrangements impeccables, tout est synchronisé et reproduit chaque soir avec une précision phénoménale. Mais plus le dispositif grandit, plus une chose devient difficile à produire : la présence. Or la présence n'a rien à voir avec la perfection. C'est cette sensation étrange que ce qui se passe se passe ici, maintenant, et nulle part ailleurs, que l'artiste n'exécute pas à Paris ce qu'il a exécuté hier à Londres et exécutera demain à Bruxelles. Il est avec nous. Quelque chose circule, quelque chose pourrait arriver. C'est pour cela qu'un musicien inconnu devant cinquante personnes émeut parfois davantage qu'une superstar devant cinquante mille. C'est exactement la même chose lorsque nous prenons la parole. Je vois beaucoup de présentations parfaitement préparées. Les slides sont impeccables, la structure irréprochable, le timing juste, le message à peu près clair. Pourtant, il ne se passe rien. La présentation pourrait avoir lieu demain à Londres, la semaine prochaine à Singapour ; vous pourriez remplacer l'auditoire sans changer une phrase, et parfois presque remplacer l'orateur. C'est une présentation sans présent. L'IA rend la question plus intéressante encore. Produire quelque chose de correct, un texte propre, une slide professionnelle, ne présentera bientôt plus aucune difficulté. Tant mieux. Cela nous obligera peut-être à nous demander ce qui compte vraiment. Je me moque qu'une présentation ait été préparée avec une IA, qu'une idée ait déjà été exprimée mille fois, qu'une histoire ait été racontée vingt fois. Ce qui compte, c'est ce que vous en faites maintenant. Regardez-vous vraiment les personnes devant vous ? Leur réaction peut-elle modifier ce que vous allez dire ? Pouvez-vous abandonner trente secondes votre script parce que quelque chose vient de se produire ? Autrement dit : êtes-vous encore disponible à ce qui arrive ? Créer de la présence, ce n'est pas ajouter. C'est enlever ce qui nous sépare du moment : le script auquel nous nous accrochons, les slides derrière lesquelles nous nous cachons. Alors quelque chose devient possible : un silence, une hésitation, une phrase qui n'était pas prévue. Quelque chose qui dit simplement aux personnes devant vous : je suis là, vous êtes là, et ce moment n'aura lieu qu'une fois. Des mots et des valises !49 % des salariés de moins de 30 ans ont posé au moins un arrêt maladie en 2024. Chez les plus de 50 ans, ce taux tombe à 32 %. Un entrepreneur, interrogé sur ce chiffre en plateau télé, écarte d'un revers de main l'idée d'un encadrement plus sévère des arrêts : le vrai sujet, dit-il, c'est de redonner du sens, de la responsabilité et de la fierté au travail. Tout le monde opine. Qui, sur ce plateau, aurait pu défendre l'irresponsabilité au travail ? Personne. Et c'est bien le problème : une phrase que personne ne peut contester n'affirme rien. Elle réclame l'adhésion, elle ne dit rien du chemin. Sens, responsabilité, fierté : ces mots-valises ne nous apprennent strictement rien des actions à mener pour que le rapport des jeunes au travail se transforme réellement. Ce qui manque à cette phrase, ce sont des actions, des décisions, des propositions, des engagements datés. L'abstraction ne mène nulle part, précisément parce qu'elle ne prend aucun risque : elle ne peut ni décevoir, ni être vérifiée, ni échouer. Être concret, c'est autre chose. Ce n'est pas parler de responsabilité, c'est laisser un jeune collaborateur choisir son fournisseur. Ce n'est pas évoquer le sens, c'est le laisser choisir son lieu de travail. Et là, ça parle. Il en va de même pour vos prises de parole. Si vous brassez du vide, la sagesse serait peut-être de vous taire. Mais, si vous savez de quelles actions vous avez besoin et sur quel calendrier vous les engagez, alors bienvenue chez ceux qui ont compris que ce qui fait un orateur de talent, c'est de savoir pour quoi il parle. More Recent Articles |