Je suis récemment sorti de chez moi pour une promenade.
Quelques minutes plus tard, sans que rien ne l’annonce, une femme s’approche de moi et se met à hurler.
Elle me fixe, les yeux durs. Son corps parle plus fort que sa voix : tension, agacement, peut-être même peur… Mais je ne saisis pas un mot.
Le flot sort, brut. Insultes ? Détresse ? Colère ?
Impossible à dire.
Je continue d’avancer, un peu surpris, mais pas réellement atteint. Je laisse cette personne à ce qui la traverse et qui ne me concerne pas.
Quelques mètres plus loin, un passant me rattrape :
« Vous n’avez pas été offensé ? Vous avez entendu ce qu’elle vous a dit ? »
Je lui réponds que non. Que je n’ai simplement rien compris.
Il m’explique alors que ce torrent de mots était en réalité un concentré d’injures. Les plus graves qu’on puisse dire en roumain.
Une insulte n’existe que si nous lui donnons du sens.
Sinon, ce n’est que du son.
Au fond, nous avons ces pouvoirs : celui d’entendre… et celui de décider de ce que cela signifie pour nous.
Une insulte sera toujours, d'abord et avant tout, du son.
À nous de voir à quel point ces sons peuvent nous affecter.
Qu'est ce qui fait qu'une société mérite d'être appelée "civilisation" ? Quels sont les fondements qui permettent à des êtres humains de s'élever au dessus de leur seule volonté de survivre, pour construire quelque chose qui les dépasse, dans la durée et l'espace et les inspire...
À mes yeux, trois ingrédients principaux, voire quatre...
Le premier, c'est la coopération intelligente, soit la prise de conscience que le bien-être de l'autre n'est pas une menace, mais qu'il peut représenter une opportunité. Une société civilisée est une société de solidarité, d'échange, d'écoute qui fait la part belle à la complexité de la relation.
Le deuxième, c'est la quête du progrès. Une civilisation est le berceau d'avancées technologiques, philosophiques, sociales et morales. Cela suppose d'apprendre de ses erreurs et de voir au delà, dans un futur qui transcende l'individu.
Le troisième est la stabilité institutionnelle. Sans règle du jeu claire et respectée, sans institutions fiables, sans mémoire collective, la société finit par exploser. La stabilité est là pour aider à gérer les conflits, garantir l'équité de la transmission et que les changements se font sans violence.
J'ajouterais l'éducation. Une civilisation valorise ses savoirs, ses valeurs, ses récits. Chaque génération s'appuie sur les travaux de la précédente. Chaque génération pense et prend soin de celle qui la suit.
Aujourd'hui, comme dans tous les moments de crise, ces trois piliers sont remis en question par des femmes et des hommes qui ne tiennent aucun cas de tout cela.
Le court-termisme, le mépris des règles et de l'état de droit, le culte de la force et donc de la violence, la division systématique, le rejet de l'expertise et de la science, de la réalité...
Tout cela n'est pas civilisé. Tout cela est une régression.
Ce qui se passe aux États-Unis met devant nous un miroir d'une incroyable éloquence. Préférer un homme providentiel aux institutions, des promesses faciles aux problèmes complexes, des boucs émissaires aux débats de fond et c'est la fin de la civilisation.
Appartenir à une civilisation est un luxe et une chance, mais c'est aussi un choix.
Ce choix commence dans l'isoloir.